
Un 13 Novembre…
Dix ans déjà que l’horreur a gommé la vie de dessinateurs un mercredi de janvier. Dix ans déjà que des rires entre amis se sont tus en terrasse, qu’un coup de sifflet final n’a pas permis d’interrompre un désir meurtrier, que la musique a laissé place à la saccadée violence de Kalachnikofs au Bataclan.
Dix ans pendant lesquelles, il a fallu garder le goût de la vie, dire non à l’extrémisme religieux et à l’obscurantisme son corollaire. Et ce, même si nous avons appris que les deux conjugués peuvent faire tomber des Hommes de savoir, de transmissions parce qu’éclairer c’est montrer, dire et expliquer et que pour cela vous devenez une cible.
Cependant pour résister, il faut savoir d’où l’on vient, ce qui fonde nos choix. Pourquoi la caricature, le dessin nous sont essentiels depuis 1881. Comprendre pourquoi dans une société laïque, il ne peut y avoir de blasphème, saisir enfin que la laïcité ne blesse pas les religions mais les permet et les protège. Ainsi sommes nous citoyens… laïques athées… laïques chrétiens… laïques juifs… laïques musulmans. Nous devons prendre conscience que ce qui nous unit est notre citoyenneté, et que ce qui nous fait singuliers sont nos opinions, nos parcours, et divergences. Le Monde n’est riche que par sa diversité, ses nuances.
Les murs de l’eroa accueillent les journaux qui ont fait l’avènement du dessin de presse de la caricature. Jossot, Cham, Gus Bofa, Gustave Doré montrent dans l’Assiette au Beurre, Le Charivari, le Rire toute la palette des thématiques tombant sous la plume et l’encre : l’éducation, l’armée, la société, l’armée, la politique et bien sûr la religion. Dès 1881, les dessinateurs usent leur crayon pour dire, montrer, raconter, en réalité commenter et nuancer.
Les cimaises, ensuite, accueillent les œuvres de Cabu, Wolinski, Honoré, Charb et Tignous. Il est possible d’y mesurer leur œuvre, ce qu’ils sont au-delà même des Une de Charlie Hebdo. De parcourir ce qui fait la qualité plastique de leurs dessins,. Le choix d’un trait, un dessin qui dit et se donne à voir sans ambiguïté. La rencontre avec chacun d’eux ne dévoile que leur talent et la profonde incompatibilité de leur œuvre et personne avec l’aveuglement terroriste qui les a abattus.
Nous sommes un 13 novembre, et nombreux à écouter “Imagine” de John Lennon et “la Mer” de Charles Trenet interprétés par les élèves de 6° Cham et de la chorale. Peu avant, les élèves de l’atelier Bulles and Comics arpentaient les couloirs en médiateurs /auteurs de l’exposition pour témoigner de leur goût pour la bande dessinée, leur amour du dessin, en montrant leurs créations et celles de leurs paires. Ils arborent sur le sweet, le badge de médiation, ainsi qu’un autre badge figurant la pointe d’un crayon vers le haut, surmontée d’une flamme oscillante, fragile mais là.
Les mots “Les veilleurs” accompagnent le dessin. Après de nombreuses réflexions et palabres,les élèves de l’atelier ont convenu que le meilleur hommage et devoir de mémoire à rendre à tous les dessinateurs disparus est de défendre ce qui faisait leur liant, leur identité commune malgré un trait langage différent : le dessin. Ainsi est née une Charte de défense du dessin, partout et en tous lieux à commencer dans le quotidien du collège.
La Charte signée de tous est au mur de la salle d’arts plastiques. Et les élèves viendront proposer aux élus du Conseil d’administration prochain que la Charte figure dans les pages du Carnet de liaisons, devenant une valeur et défense communes pour chaque élève.
En ce 13 Novembre, tandis que la Charte est explicitée aux curieux et curieuses venus faire vibrer le vernissage et rendre hommage, les élèves de l’atelier offrent des crayons en invitant chacun à dessiner, entrer en création.
200 Crayons sont distribués avant que le verre de l’amitié ne soit partagé en mémoire de simples anonymes en terrasse, au parvis d’un stade, aux fauteuils d’une salle de spectacle, aux membres d’une rédaction, tous amoureux de la vie, hommes et femmes comme vous et nous et citoyens.
Yann Stenven