L’art comme prélèvement du monde

L’exposition Sampler le réel s’articule autour d’un geste fondateur : celui du prélèvement. Un geste à la fois humble et radical, qui consiste à extraire du réel des fragments de formes, de sons, de textures, pour en faire la matière première d’une réinvention poétique. Au cœur de ce projet, le concept Yellow Brick Road, initié par l’artiste Morgan Dimnet, déploie un protocole simple : la constitution de signes et de formes abstraites à partir de motifs prélevés dans l’environnement culturel, géographique proche du lieu de création. S’ensuit la conception d’un ensemble scénographique et plastique mis à disposition du public dans une participation active et ludique. Collecter, abstraire, réassembler. Ici, le réel n’est plus un décor, mais un réservoir infini de signes à réactiver, à détourner, à faire dialoguer.
Pour ce 14e opus de Yellow Brick Road, les élèves du lycée Louis Pasteur de Lille se sont mués en archéologues du quotidien. Armés de microphones, d’appareils photo et de carnets de croquis, ils ont sillonné leur ville, transformant Lille en un vaste terrain de jeu formel. Chaque façade, chaque pavé, chaque murmure urbain est devenu un motif potentiel, une brique abstraite dans la construction d’une installation à la fois plastique et musicale. Le résultat ? Une œuvre collective, vivante, où le public est invité à prolonger le geste créatif, entre workshop et exploration sensorielle.
Mais Sampler le réel ne se limite pas à cette aventure pédagogique. Autour de ce noyau collaboratif, d’autres démarches artistiques viennent interroger la notion même de répertoire : comment capturer l’essence d’un lieu, d’un paysage, d’une mémoire, et la restituer sous une forme nouvelle, presque alchimique ?

Les œuvres : des écologies du regard et de l’ouïe
Mélia Roger : Tendre Phonocène, une symphonie pour forêts disparues
Installation vidéo et audio, 2024 – Production : Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains, Tourcoing
Mélia Roger puise son inspiration dans les forêts industrielles du Rhône, ces paysages meurtries où la nature peine à reprendre ses droits. Partant de recherches scientifiques sur l’enrichissement acoustique – cette pratique qui consiste à diffuser des sons dans des milieux dégradés pour en accélérer la régénération – l’artiste en propose une version poétique, presque chamanique. Dans Tendre Phonocène, des preneuses de son réinvestissent des parcelles déboisées en y diffusant des enregistrements captés, des années plus tôt, dans des forêts aujourd’hui disparues. Les playbacks de Mélia Roger ne prétendent pas à la rigueur scientifique. Ils agissent comme des fantômes sonores, des échos d’un écosystème perdu, une tentative belle et désespérée de faire revivre, ne serait-ce qu’un instant, la mémoire d’un paysage. Le spectateur, muni d’un casque, se retrouve immergé dans une boucle temporelle, où le passé et le présent se superposent en une mélodie mélancolique.

Morgan Dimnet : Sampler Lille YBR#14, une récolte Lilloise, du terrain au vinyle
Installation, 2026 – Mobilier, lampes, normographes, pochoirs, feutres, 45 tours, pochettes de disques, affiches
Avec Sampler Lille #14YBR, Morgan Dimnet pousse plus loin l’idée du prélèvement en y ajoutant une dimension musicale et graphique. Les élèves ont arpenté Lille pour en extraire des motifs visuels et sonores, transformés ensuite en compositions abstraites et en morceaux de musique concrète. L’installation, à la fois ludique et rigoureuse, se déploie comme un atelier ouvert : des 45 tours diffusant les créations sonores côtoient des affiches et des pochettes de disques ornées de motifs géométriques. Le public est invité à s’emparer des outils mis à disposition – pochoirs, feutres – pour prolonger à l’infini les combinaisons possibles. Ici, l’art n’est pas une fin, mais un processus en mouvement perpétuel, où chaque spectateur devient, à son tour, un sampleur du réel.

Eric Tabuchi : Atlas of Forms, ARN, The Third Atlas – Cartographier l’invisible
Projection, tirage photographique, trois livres d’artiste (Poursuite Édition)
Eric Tabuchi, héritier spirituel de Bernd et Hilla Becher, propose une plongée dans les particularismes des paysages français, sans hiérarchie ni jugement. Son travail, décliné en plusieurs séries, explore les réalités locales à travers le prisme de l’architecture et du paysage.
Atlas of Forms (2017) : Une archéologie du web, où l’artiste collecte et classe des formes architecturales glanées en ligne, révélant une grammaire universelle de nos environnements bâtis.
ARN (2017–) : En collaboration avec Nelly Monnier, ce projet titanesque dresse une cartographie sensible de la France, redonnant ses lettres de noblesse à la notion de région naturelle.
The Third Atlas (2023) : Ici, Tabuchi franchit un cap en utilisant l’intelligence artificielle (Midjourney) pour générer 660 images. L’œuvre interroge la frontière entre documentaire et fiction, entre preuve et spéculation. L’image n’est plus un témoignage, mais une hypothèse visuelle sur ce qui constitue notre identité collective.

Eugène Dodeigne : Sans titre, 1978 – Le trait comme force vitale
Trois dessins, fusain sur papier – Collection du MUba Eugène Leroy, Tourcoing
Si Eugène Dodeigne (1923–2015) est surtout célèbre pour ses sculptures monumentales en pierre bleue, ses dessins révèlent une autre facette, tout aussi puissante, de son travail. Ici, le fusain devient un outil de confrontation : avec la matière, avec le vide, avec l’énergie brute du geste. Les silhouettes de Dodeigne n’émergent pas – elles surgissent, comme arrachées à l’ombre. Traits saccadés, noirs profonds, presque minéraux, elles captent moins la forme que la tension interne des figures. Entre vulnérabilité et résilience, ces dessins, d’une intensité tragique, rappellent que l’art, chez Dodeigne, n’est pas une simple représentation, mais une expérience physique.

Un public en action : l’art comme pratique vivante
Sampler le réel ne se contente pas d’exposer des œuvres : il active un public. Les élèves du lycée Louis Pasteur ont été placés au cœur du processus créatif, endossant tour à tour les rôles de collecteurs, de compositeurs, de scénographes.
Les plasticiens de seconde ont investi la Maison de quartier du Vieux Lille pour une extension hors les murs de l’exposition, explorant l’in situ comme terrain d’expérimentation avec pour incitation « Amplifier le réel ». Les plasticiens de première option ont ajouté leurs « Obsessions graphiques » jouant sur la répétition du motif et son expansion dans l’espace.
Les premières en arts plastiques ont imaginé des scénographies, choisissant notamment d’exposer les dessins d’Eugène Dodeigne pour leur puissance graphique et leur répétition obsédante.
Les terminales en spécialité SVT et arts plastiques ont collaboré autour de motifs microscopiques, transformant des surfaces naturelles en abstractions plastiques, brouillant les frontières entre science et art.
Lors du vernissage, les élèves en STMG et STM2D ont présenté leurs créations : les slams inspirés de Rimbaud, des mashups en live, de la musique expérimentale explorant l’animalité sonore. Autant de preuves que l’art, ici, n’est pas une discipline figée, mais un laboratoire de possibles.
Quand les artistes partagent leur vision
L’exposition a aussi été l’occasion de rencontres et de dialogues précieux avec les artistes :
Mélia Roger, venue monter Tendre Phonocène, a échangé avec les terminales en arts plastiques sur son parcours et sa démarche, entre écologie et poésie sonore.
Eric Tabuchi, en visioconférence, a discuté avec les élèves en histoire des arts de sa démarche photographique, de son usage et de ses craintes vis à vis de l’IA et sur la possible scénographie des éditions accueillies au sein de l’exposition.
L’art comme échantillonnage du monde
Sampler le réel est bien plus qu’une exposition : c’est une méthode, une philosophie. Celle qui consiste à regarder le monde non pas comme un tout figé, mais comme un réservoir de fragments à réinventer. Que ce soit à travers le son, l’image, la pierre ou le trait, les artistes réunis ici nous rappellent une chose essentielle : le réel n’est pas à copier, mais à sampler.
