

Le plasticien Rennais Hugo Kostrzewa relie dans sa pratique la matière du vivant, les histoires inventées, la technologie, les sons et les rencontres sociales autour de l’alimentation. Pour l’EREA Pleyel il a proposé une intervention éphémère articulée autour de Pota pota, un conte original dont le thème sous-jacent est l’attention portée -ou non- aux toutes petites choses. Pour deux journées, Pota pota a investi l’EREA Pleyel avec diverses surprises visuelles, sonores, olfactives et gustatives : la cascade et le petit cours d’eau qui traversent l’EREA étaient vert fluorescent, de discrets vaporisateurs automatiques diffusaient des senteurs aguicheuses, dans un couloir des sons légers et subtils de craquement surprenaient les oreilles attentives, tapis dans un buisson de la cour un organisme mi chair-mi minéral attirait le passant par un son mystérieux, et sur les écrans du hall apparaissaient brièvement d’inquiétants paysages chimiques. Pour finir, l’un des desserts du restaurant scolaire crépitait dans la bouche, avec ce même goût de bonbon senti un peu plus tôt dans le couloir. Traversant pendant ces deux journées cette accumulation de péripéties sensorielles les élèves ont été reçus dans la salle polyvalente pour un spectacle sans image : Hugo Kostrzewa les attendait pour leur faire la lecture de son conte Pota pota, suivi d’une symphonie électronique d’environ 7 minutes.
Pour compléter Pota pota, Hugo Kostrzewa a créé un site spécial : https://hugoxerdv.ju.mp



POTA POTA, conte original d’Hugo Kostrzewa.
« Imaginez,
vous êtes quelque part.
Quelque part.
Alors ce quelque part, pour le décrire, c’est plus facile de dire ce qu’il n’est pas, plutôt que de
dire ce qu’il est. Parce que ce serait un endroit que personne ne connaîtrait, et où personne
n’aurait jamais été.
Quand on dit personne, c’est qui personne ?
Personne, c’est quelqu’un comme nous. Un humain. Une personne. Qui ne serait pas là.
Personne.
Enfin je sais pas mais, on pourrait se dire “J’suis allé au parc, il n’y avait personne. Non non
j’en suis sûr, j’ai croisé personne.“
Pourtant, dans un parc, il y en a des choses.
Alors, on pourrait partir des plus grandes aux plus petites. Choses. Qui vivent. Dans le parc.
Qu’on est en train d’imaginer.
Il y avait peut-être, un renard ? Alors ça dépend du genre de parc. OK, disons qu’il y avait un
renard caché dans un buisson. Aussi un gros hibou qui somnole dans un arbre, sans un
bruit.
Il y avait peut-être aussi… Que peut-il y avoir d’autre dans un parc ? Un chat qui fait la
sieste tranquillement, ah ça, ils savent toujours trouver des endroits pour être tranquille,
mais en gardant toujours un œil sur les oiseaux.
Il y avait ce jour-là aussi trois pigeons, deux pies, une volée de martinets et quelques petits
moineaux. Ce qui est sûr, c’est qu’il devait y avoir des petits mulots quelque part. Une famille
nombreuse. Et puis ? Si les mulots sont là, c’est qu’ils ont à manger. J’imagine qu’ils doivent
grignoter des graines et des escargots. Je ne sais pas s’ils mangent des fourmis, mais là, on
est arrivé dans le tout petit. En fait, il reste encore plein de choses vivantes encore
beaucoup plus petites, des choses microscopiques.
Et puis j’aller oublier, il y a aussi ce qu’il se passe sous la terre, les taupes, les vers de
terre…
Il faudrait être spécialiste pour connaitre tout ça. Toutes les choses qu’on ne remarque pas.
Alors quand j’ai dit “il n’y a personne”, “imaginez un endroit où il n’y a personne” ça devient
un peu compliqué.
Bon essayons d’avancer un peu. Cette histoire se passe où ?
Eh bien disons que ça se passerait dans un autre monde que le nôtre, mais un monde qui
ne serait pas sur une planète.
Un monde, comme suspendu. Vous en connaissez des mondes qui ne seraient pas sur des
planètes ?
Bon, voilà, disons que vous êtes dans un de ces mondes. Un monde suspendu où il n’y a
personne… Enfin personne comme on dit chez nous les terriens.
Et puis alors, il ne se passe rien.
Alors, vous allez me dire, “c’est pas très intéressant cette histoire.”“L’autre jour, j’ai été au parc, il y avait personne, il se passait rien.”
Y avait “R” comme disent les jeunes. Alors j’ai respiré un bon coup et je suis rentré chez
moi.
Mais, vous êtes sûr qu’il ne se passait rien au parc ?
Parce que, bon, je veux bien croire que le vieux hibou dorme. Que le petit chat dorme aussi.
Mais, déjà, faire la sieste c’est pas rien faire. Moi, j’adore me mettre à côté d’un chat qui dort,
et écouter son petit ronron.
Et puis après, je pense qu’il y a quand même pas mal de petites bêtes à l’ouvrage en vérité.
On parle des bêtes, mais, et les plantes ? Parce qu’elles font pas rien, les plantes.
Qu’est-ce qu’elles font ? Qu’est-ce qu’elle fait une fleur en fait ?
Son but, c’est le même que toutes les plantes : grandir au maximum et de faire un tas
d’autres fleurs. C’est déjà pas mal de boulot.
Alors je sais pas ce que vous en savez. En fait, on sait pas grand-chose aujourd’hui. Enfin
tout ça pour dire que si ça se trouve, les trois quarts des choses vivantes dans le parc
étaient super occupées quand moi, je suis venu, et que j’ai dit “Il y a personne il se passe
rien”. Alors certainement que je m’attendais peut-être un peu trop à trouver quelqu’un,
quelqu’un qui fait quelque chose. Comme vous là, vous écoutez, vous m’écoutez bien, c’est
de l’écoute active, vous êtes curieux, vous imaginez des choses. Bravo.
Revenons à nos moutons, enfin notre histoire de monde.
Pour décrire ce qu’il s’y passe, ou plutôt ce qu’il ne s’y passe pas, il faudrait trouver les mots
justes. Mais dans quelle langue ?
Par exemple en anglais quand on dit chewing-gum, on devine bien que c’est mou, collant et
que c’est élastique, on peut l’étirer cheeeewiiiiiiiing !
Par contre, quand les Mayas (c’est une civilisation ancienne d’Amérique du Sud) l’ont
découvert il y a deux ou trois mille ans en machant la sêve de l’arbre sapotiller, ils ne l’ont
pas appelé chewing gum mais chiclé. (prononcé « tchiclé » ; du nahuatl tzictli)
Tchicle, tchicle, tchicle, tchicle, c’est exactement le bruit que ça fait quand on mâche un
chiclet, enfin un chewing-gum.
Vous comprenez, dans un monde où il n’y a personne qui parle, comment est-ce qu’on
appelle les choses ? comment est-ce qu’on décrit la vie, le paysage ?
À moins qu’on fasse comme chez soi, qu’on fasse comme si ce monde, c’était notre monde
et qu’on utilise des mots de notre langue.
Peut-être que dans ce monde, il y a une odeur-couleur (le mélange des deux) qui règne
partout, peut-être que c’est ce qui ressemble à notre atmosphère, vous savez, l’air qu’on
respire.
L’air qu’on respire c’est pas rien. Et peut être que dans ce monde, cette
odeur-couleur-atmosphère sentirait – pour nous – par hasard,comme un parfum qu’on
connaitrait, un parfum de bonbon japonais au raisin. Sauf que ce serait l’odeur normale de
ce monde, tellement normale que personne ne la sentirait. Personne. Enfin personne
comme on dit personne dans notre monde. Oui, je sais c’est compliqué.Mais au fait Pota Pota c’est en quelle langue ?
Et bien ça existe dans plusieurs langues
En japonais ça désigne le son de l’eau qui coule.
pote pote pote pote
Pour moi, c’est une pluie tranquille qui tombe sur des grandes feuilles de rhubarbe. »


Le soir du 18 avril, l’artiste a proposé une lecture performée du conte, suivie de la diffusion du son composé pour l’occasion, Puis Hugo Kostrzewa il a invité deux élèves du CAP accordeur de piano, et leur professeur de musique à rejoindre les deux pianos et un violon pour présenter une création sonore développée pour l’occasion. Il s’agissait d’improvisations musicales à partir de parfums artificiels : donut, herbe coupée, raisin… Les musiciens lancent leurs boucles répétitives musicales pendant qu’ Hugo diffuse les parfums pour créer une ambiance sonore, olfactive, poétique et comique.
Exploitations pédagogiques autour de Pota Pota d’Hugo Kostrzewa :
Comment créer pour tous les sens ?
Production de tissages aux couleurs et motifs inspirés de paysages. Fabrication de fragrances associées des sentiments mis en bocal, avec des étiquettes adéquates.